CRISPR-CAS9, la nouvelle formule magique de la génétique

Les scientifiques sont désormais capables de manipuler l'ADN à leur guise. Tour d'horizon des promesses incroyables de cette révolution.

De phénomène naturel à technologie reine des labos en 3 ans

Un rappel sur l’ADN et le génome

Avant d’attaquer le vif du sujet, un rappel de biologie sur l’ADN est bienvenu. Je vous conseille de parcourir rapidement ces explications de l’Institut Pasteur de Lille.

Pour résumer, le patrimoine génétique des êtres vivants est stocké dans des molécules d’ADN. L’ADN renferme une série d’éléments (des bases azotées) assemblés en paires et désignés par l’initiale de leur nom chimique : A, T, G, C. On peut représenter l’ADN comme une suite de paires : AT, GC, TA … L’ADN humain est formé de 3 milliards de paires.

On regroupe les séquences en différents groupes que l’on appelle gènes. L’ensemble des gènes forme le génome. Ce code constitue une liste d’instructions pour les cellules pour fabriquer les substances dont l’organisme a besoin, que ce soit des protéines, des cheveux, des globules blancs …

Qu’est-ce que CRISPR-CAS9 ?

Une capacité observée naturellement chez certaines bactéries …

CRISPR (pour Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats) désigne une séquence ADN récurrente observée au sein du génome de certaines bactéries. Entre deux occurrences, ces bactéries stockent une partie du génome de virus dangereux.

Ces bactéries produisent également une enzyme CAS (Crispr Associated Protein) capable de « lire » l’ADN et d’y copier le code génétique encadré par les séquences CRISPR. Ces enzymes se répandent ensuite dans les cellules des bactéries. Ainsi « programmées » elles vont rechercher les organismes étrangers porteurs de la séquence d’ADN cible et briser leur ADN. Cette « corruption » de l’ADN rend l’organisme étranger inopérant, une bonne nouvelle quand l’organisme en question est un virus. Il existe plusieurs variantes de ces enzymes CAS, les plus connues sont les CAS9.

L’association CRISPR-CAS9 est donc avant tout un mécanisme immunitaire présent naturellement au sein de certaines bactéries. CAS9 est une enzyme capable de découper l’ADN cible et CRISPR des repères dans l’ADN source qui « désignent » à CAS9 les parties d’ADN virales à cibler.

… dont les scientifiques vont faire un outil de génie génétique

En 2012, des scientifiques parviennent à reproduire ce phénomène en laboratoire et découvrent comment modifier à leur guise la cible de la protéine découpeuse (on appelle ça une nucléase en biologie). De plus, on se rend rapidement compte qu’il est possible de « découper » non pas seulement l’ADN des virus mais n’importe quel ADN. Pour être exact on a pas encore trouvé d’organisme sur lequel cette technique est inapplicable.

Il suffit de produire une molécule d’ARN spécifique (un cousin de l’ADN) qui va s’hybrider au contact d’une CRISPR. Ensuite, une simple culture de bactérie peut produire une nucléase adaptée.

Mais ce n’est pas fini. Le brin d’ADN découpé va chercher à se régénérer. Or il est possible à ce moment là d’introduire une séquence ADN de remplacement.

Autrement dit les chercheurs peuvent désormais modifier à leur guise l’ADN.

Controverse sur l’identité des inventeurs

La paternité des brevets liés à CRISPR est aujourd’hui disputée devant les tribunaux américains par 2 équipes concurrentes, l’une du MIT dirigée par Feng Zhang et l’autre menée par deux chercheurs : Jennifier Doudna de Berkeley et Emmanuelle Charpentier du Max Planck Institute. Si Zhang a été le premier à premier à réussir à appliquer la technique sur des souris, les deux femmes en avait démontré la faisabilité en éprouvette 6 mois plus tôt.

L’enjeu est de taille car les royalties tirées du brevet pourraient se compter en centaine de millions de dollar. D’autant plus que chacun des 3 chercheurs a fondé sa propre entreprise, respectivement Editas Medicine (Zhang), Intellia Therapeutics (Doudna) et Crispr Therapeutics (Charpentier).

4 poids lourds du secteur : J.Doudna, F. Zheng, E. Charpentier, G. Church - Berkeley, MIT, NatGeo

4 pionniers de CRISPR-CAS9 : J.Doudna, F. Zhang, E. Charpentier, G. Church – Berkeley, MIT, NatGeo

Pourquoi cette nouvelle technologie bouleverse la biologie ?

La manipulation du génome à la portée de tous

L’utilisation de « ciseaux génétiques » CRISPR-CAS9 est en train d’exploser car elle permet aux scientifiques de modifier l’ADN avec une précision, une efficacité et un coût imbattable.

Le couple CRISPR-CAS9 a considérablement simplifié l’édition génétique à tel point qu’on l’utilise même dans les TP de master. Tout est aujourd’hui possible : désactiver ou réactiver un gène, le réparer, l’enlever et enfin le remplacer. C’est tellement précis qu’il est possible de modifier une seule base (les fameux ATGC) parmi les milliards d’une molécule d’ADN.

CAS n’est pas la seule nucléase connue : les nucléases à doigts de zinc (ZFN) sont utilisés depuis 2002 et les TALENs (Transcription Activator-like affector nucleases) depuis 2010. Cependant sa simplicité d’utilisation a un corollaire crucial : le coût.

Aujourd’hui bien maitrisée, la fabrication d’une protéine ZFN pré-programmée se facture $5,000. CRISPR demande simplement de créer une molécule d’ARN, ce que n’importe quel laboratoire peut faire pour un coût estimé de $30. Il suffit ensuite de produire une protéine CAS à l’aide d’une culture de bactérie, ou tout simplement de l’acheter pour $65.

Un accélérateur vers la compréhension des génomes.

Comprendre les méthodes de recherche fondamentale

Pour comprendre l’impact de tel ou tel gène sur le vivant, les chercheurs peuvent choisir 2 approches.

  • Ils peuvent séquencer le génome de différents individus, chercher des différences ou des anomalies dans leur patrimoine génétique et ensuite tenter de les relier à des observations faites sur chaque personne.
  • Sinon on va provoquer des mutations dans les organismes et étudier leur impact. Pour simplifier à l’extrême, si j’introduis une variation dans un gène de souris blanches et qu’elles deviennent toutes bleues, je peux supposer que j’ai modifié une zone d’un gène qui régis la couleur des poils et que ma modification engendre le caractère « bleu ».

Cette méthode est beaucoup plus précise car les scientifiques contrôlent les paramètres de leur expérience. Cependant, elle demande de disposer d’un grand nombre de cobayes mutés pour valider ses hypothèses sur plusieurs individus. Or on savait modifier le génome de petits animaux mais en faisant appel à des techniques reposant largement sur la chance.

Les scientifiques avaient observées de longue date que l’ADN contenu dans un embryon pouvait en de rare occasion s’hybrider au contact d’une séquence d’ADN extérieure. Aussi on tentait de modifier un grand nombre d’embryon de souris jusqu’à récupérer quelques souris porteuses de la mutation.

Il fallait ensuite faire se reproduire entre elles les souris mutées sur plusieurs générations afin d’obtenir des cobayes porteurs d’une mutation « stable ». C’était long, fastidieux, incertain et pratiquement infaisable sur une espèce qui se reproduit lentement.

Faciliter le bricolage de l’ADN

Avec CRISPR, on modifie dès le premier embryon les 2 copies du gène étudié. Là où il y a encore 5 ans, il fallait toute une thèse pour engendrer une mutation chez la souris, une semaine suffit pour en générer 5.

Il devient possible de travailler sur des espèces plus évoluées qui se reproduisent plus lentement. En Janvier 2014, une équipe chinoise est parvenue à engendrer une mutation chez 2 primates avec un taux de réussite compris entre 10 et 25%.

L’ADN est encore mal compris aujourd’hui. Il est extrêmement précieux pour les chercheurs de pouvoir inhiber, activer ou modifier partiellement un gène et ensuite en étudier les conséquences. C’est par ce « bricolage » que l’on parvient petit à petit à comprendre le rôle des différentes parties de notre ADN.

Ainsi en Janvier 2016, une équipe chinoise annonce avoir fait apparaître des symptômes d’autisme sur des singes grâce à une modification génétique. Ceci met logiquement les scientifiques sur la voie d’une meilleur compréhension des sources de cette maladie.

Quelques applications concrètes

Dans le domaine médical

De nouvelles perspectives pour la thérapie génique

L’etat de la science

La technique CRISPR devrait également ouvrir de nouvelles portes pour la thérapie génique. Malgré les premiers succès concrets obtenus dans les années 90, force est de constater que son développement reste lent.

De manière assez contre-intuitive, l’INSERM rappelle que seulement 10% des essais de thérapie géniques en cours concernent les maladies génétiques (maladies causées par une anomalie dans le génome des patients). Les applications potentielles sont plus nombreuses en cancérologie et dans le domaine des maladies cardiovasculaires.

On distingue deux approches :

  • La modification ex vivo : on prélève des cellules défectueuses chez le patient que l’on modifie ensuite en laboratoire (généralement à l’aide d’un virus vecteur). On va ensuite réinjecter les cellules fonctionnelles dans le corps afin qu’elles se répandent et se multiplient.

L’avantage c’est que l’on peut purifier, cultiver et séquencer les cellules extraites après modification pour s’assurer de la réussite de l’opération avant réinjection. Cette approche est donc relativement sure à défaut d’être toujours efficace mais ne s’applique qu’à certaines pathologies (par exemple celles qui empêchent les malades de produire du sang correctement)

  • La modification in vivo : on vient modifier le gène défectueux directement dans l’organe cible soit à l’aide d’un virus porteur d’un copie saine du gène, soit à l’aide d’une nucléase. Le problème est que l’on maitrise encore mal la propagation du vecteur une fois introduit dans l’organisme.

Durant certains essais thérapeutiques, les virus vecteurs ont attaqué d’autres organes ce qui entraina des cancers chez les patients. De même, les virus n’ont pas une « capacité » de transport illimitée et sont donc inadaptés dans le cas de maladies provoquées par des mutations complexes du génome.

L’apport de CRISPR

De par son coût et son efficacité, le couple CRISPR-CAS9 devrait permettre d’abaisser fortement les coûts des thérapies ex vivo en simplifiant la réparation ou la modification des cellules prélevées.

D’autre part, la précision inédite dont dispose les chercheurs devraient leur permettre de faire des progrès notables dans les thérapies in vivo.

  • Katrine Bosley, CEO de la start-up biomédicale américaine Editas Medicine, entend débuter les essais cliniques de son traitement contre l’amaurose congénitale de Leber en 2017. Il s’agit d’une maladie rare qui affecte les cellules de la rétine et rend le patient aveugle. L’idée est d’injecter un système CRISPR dédié directement dans l’œil afin de modifier l’ADN des cellules de la rétine et les rendre capable de capter la lumière normalement.
  • Sangamo Biosciences tente de mettre au point un traitement contre le SIDA basé sur la modification des globules blancs du patient pour les rendre résistants au virus. Du sang est d’abord prélevé puis traité avec l’ancienne technique ZFN afin d’inhiber un gène.
  • En Novembre 2015, les médecins du Great Ormond Street Hospital en Angleterre avaient épuisés toutes les solutions classiques (chimiothérapie…) pour soigner un enfant d’un an atteint de leucémie. Le traitement avait la particularité de détruire tout le système immunitaire et pas seulement les cellules cancéreuses. Les chercheurs ont modifié des cellules immunitaires d’un donneur de deux façons :
    • Elles ont été programmées pour attaquer et détruire spécifiquement les cellules leucémiques
    • Elles ont été altérées pour ne pas être détruites par les médicaments indispensables au patient

Au final, la leucémie a disparu et l’enfant a pu recevoir une greffe de moelle osseuse pour regénérer son système immunitaire

Des fermes à organe

Il y a dans tous les pays une pénurie chronique de donneurs d’organe. Aussi des biologistes explorent une autre voie : élever des porcs génétiquement modifiés pour s’en servir comme d’une banque d’organe.

Un généticien d’Harvard, George Church, a fondé sa start-up eGenesis dans ce but. En Octobre 2015, il a annoncé avoir réussi à éliminer 62 séquences dangereuses dans le génome de cellules de porc, un premier pas vers des organes porcins compatibles avec l’organisme humain.

CRISPR semble en mesure de surmonter les 2 obstacles majeurs vers la xénogreffe : le rejet du greffon par le système immunitaire et les virus endogènes portés par l’ADN du porc.

Du côté des animaux

Des animaux sur mesures ?

Le petit bestiaire de CRISPR

Si l’on veut comprendre le potentiel des nouvelles techniques d’édition génétique, il suffit de se pencher sur les travaux des chercheurs qui les appliquent aux animaux.

  • L’institut de génétique de Shenzen, le BGI, a créé une race de cochon nains pesant à peine 15 kg adultes.
Cochon adulte miniature - BGI

Cochon adulte miniature – BGI

Les cochons sont plus proches physiologiquement et génétiquement de l’homme que la souris ou le rat, aussi ils constituent de meilleurs modèles pour étudier les maladies humaines. Cependant ils sont plus gros et coûtent donc plus cher à nourrir. De plus en cas d’essai pharmaceutique il faut injecter une dose plus importante de la substance expérimentale souvent hors de prix.

Aussi en désactivant à l’aide d’enzymes TALEN la croissance des cochons, les chercheurs souhaitaient concevoir des cobayes meilleurs marchés et donc abaisser le coût des essais thérapeutiques.

Néanmoins, un autre débouché a été rapidement identifié : vendre ces cochons comme animaux de compagnie pour 10,000 Yuan (environ €1,350). Dans le future, BGI entend même proposer différentes couleurs et motifs de pelage.

  • Scott Fahrenburg de l’université du Minnesota entend au travers de sa compagnie Recombinetics créer des vaches sans cornes. Aujourd’hui les agriculteurs laitiers ont l’habitude de décorner les vaches adultes afin de faciliter leur maniement.
  • Une équipe de chercheur basée dans le Guanzhou en Chine est parvenue à augmenter la masse musculaire de 2 chiots Beagle au sein d’une portée de 27.

    Chien bodybuildé à la suite d'une mutation génétique - Neuromuscular Disorder

    Chien bodybuildé à la suite d’une mutation génétique – Neuromuscular Disorder journal

Après le mais OGM, la vache OGM ?

Aussi on voit clairement se dessiner le thème des animaux génétiquement modifiés pour produire plus de laine, de viande ou de lait, résister aux maladies, se reproduire plus vite …

A ce jour aux Etats-Unis un seul animal génétiquement modifié a été approuvé par les autorités sanitaires et ce en Novembre 2015. Il s’agit du saumon d’AquaBounty Technologies.

Une faille juridique pourrait cependant jouer en faveur des biotechnologies. Toujours aux Etats-Unis, la dernière règlementation en date de 2009 couvre l’ajout d’un gène d’une espèce vers une autre (du singe vers la vache donc) mais pas entre deux spécimens de la même espèce et de 2 races différentes (du teckel vers le labrador par exemple). Ceci ouvrirait la voie vers la création de super-race grâce à l’ingénierie génétique.

Entendons bien que ce n’est pas très différent sur le fond de ce que les éleveurs ont fait depuis des siècles, à savoir croiser les meilleurs individus entre eux pour améliorer les caractéristiques du bétails. Ce qui change c’est le facteur temps : ce qui prenait des décennies de croisements peut être obtenu en quelques mois en laboratoire.

Eradiquer les parasites

Les scientifiques se cassent les dents sur le paludisme, qui fait plus de 400,000 victimes par an dans le monde. Et CRISPR pourrait bien fournir la solution.

L’écrasante majorité des espèces animales possède 2 copies de chaque gène. Par exemple pour le gène de la couleur des yeux, cela peut être un gène « yeux vert » et un gène « yeux bleus », ou 2 « yeux verts ». Lors de la fécondation, chaque parent transmet de manière aléatoire 50% de son patrimoine génétique.

Mais il existe dans la nature des gènes capables de cannibaliser leurs gènes jumeaux qui deviennent une copie du gène dominant. Dès lors, il y a 100% de chance de transmettre cette variation du gène lors de la reproduction (puisque les 2 gènes sont identiques). C’est ce qu’on nomme en anglais un gene drive.

L’idée va être de modifier ce gène vivace avec un système CRISPR-CAS9 afin de créer des moustiques porteurs d’un gène qui à la fois tue le parasite responsable du paludisme et se propage très facilement parmi sa descendance.Une autre approche est de lâcher dans la nature des moustiques incapables de donner naissance à des femelles.

En définitive le caractère anti-paludisme se répand de manière exponentielle dans le génome de la descendance. Etant donné le rythme de reproduction très rapide du moustique, on devrait en quelques années avoir éradiqué toute la population d’insecte potentiellement porteuse du paludisme.

Les premiers tests en laboratoires donnent des résultats concluants. Aucun lâché dans la nature n’a encore été organisé.

Ressusciter les mammouths

Mammouth laineux - Royal BC Museum

Mammouth laineux – Royal BC Museum

On croit relire le scénario d’un vieux film et pourtant il s’agit d’un projet tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Grâce aux spécimens de mammouths retrouvés congelés, on a pu séquencer leurs génomes et le comparer à celui de leurs plus proches cousins vivants : les éléphants d’Asie.

En utilisant le système CRISPR-CAS9, l’infatigable George Church a annoncé avoir modifié 14 gènes potentiellement impliqués dans la résistance au froid de l’animal dans des cellules prélevées sur des éléphants. Cette démonstration de faisabilité est pour lui une étape avant d’éditer des embryons d’éléphants pour les transformer intégralement en mammouth ou du moins suffisamment pour les rendre résistants au froid.

Bien sûr le chemin est encore immense, mais en théorie c’est possible.

Du côté des plantes

Les géants de l’agriculture au garde à vous

Bien évidemment, CRISPR-CAS9 intéresse les géants des semences OGM. On parle ici d’un marché de $40 milliards dominé par Monsanto, DuPont, Bayer et Syngenta.

Jusqu’à maintenant, la création d’un OGM nécessitait de lourds investissements et ne se justifiaient donc que sur des plantes cultivées à grande échelle (le maïs, le soja ou le coton). Seules de grands groupes pouvaient assumer les dépenses de recherche et développement et il y avait donc un monopole de fait des multinationales.

L’essentiel des OGM commercialisés sont des plantes porteuses de gènes de bactérie les rendant résistantes aux maladies ou aux produits utilisés pour tuer les mauvaises herbes.

DuPont a déjà commencé les tests sur le maïs et le blé et entend démarrer les essais ouverts en 2016. Les premières semences pourraient être mises sur le marché d’ici 5 à 10 ans. Par ailleurs, l’entreprise a signé un accord d’exclusivité avec Caribou Biosciences, une start-up qui a émergé du laboratoire de Jennifer Doudna à Berkeley, pionnière du domaine et détentrice de brevets importants.

CRISPR fait tomber les barrières

Technique : rendre possible des OGM de blé ou de riz ?

De nombreuses plantes sont polyploïdes : elles conservent leur patrimoine génétique en plus de 2 exemplaires ce qui rend leur modification plus complexe.

Le blé est par exemple hexaploïde (tripe copie) ce qui explique qu’il n’existe à ce jour aucune souche de blé transgénique sur le marché.. Ou plutôt il était.

L’académie des sciences chinoises est parvenue à rendre une espèce de blé résistante à un champignon.

Economique : des OGM de cultures moins courantes deviennent rentables

Comme on l’a répété, CRISPR-CAS9 divise considérablement les coûts. Aussi les barrières d’entrées sur le marché vont fortement diminuer. On s’attend donc à deux phénomènes :

  • La commercialisation d’OGM de plantes cultivés à plus petite échelle : les légumes, les fleurs …
  • L’arrivée de nouveaux concurrents plus modestes mais désormais capable d’assumer les coûts désormais réduits de la mise au point d’un OGM.
Juridique : moins de régulation

Le régulateur sanitaire américain (la FDA) ne considère comme OGM que les cultures porteuses de gènes d’une autre espèce. La FDA a confirmé que la pomme de terre de l’entreprise française Cellectis ne serait pas concernée par la réglementation sur les OGM puisqu’elle en avait simplement édité le génome pour réaliser un mélange de différents types de pomme de terre.

Ce détail juridique change énormément de chose car les entreprises peuvent se passer la couteuse phase de test en milieu fermé.

Des progrès révolutionnaires attendus d’ici 10 ans

Enfin, les agronomes travaillent déjà des modifications d’un tout autre niveau. Un consortium de laboratoires mené par l’International Rice Research Institute des Philippines a réussi à accélérer de manière rudimentaire la photosynthèse du riz. Selon le MIT, la technologie pourrait mettre une décennie pour arriver à maturation et augmenter les rendements par hectare de 50%.

Une technique tellement puissante qu’elle oblige à un débat d’éthique

Risque environnemental et militaire

La technique est assez efficace pour créer des armes biologiques. Jennifer Doudna raconte son effroi lorsqu’elle a appris qu’un de ses étudiants travaillait sur un virus inhalable capable d’inoculer une protéine qui allait modifier les poumons d’une souris (afin d’en faire un modèle viable pour étudier le cancer du poumon). Sauf qu’il suffit d’une simple erreur dans la fabrication de la molécule d’ARN cible pour rendre le virus efficace sur l’homme …

Les travaux qui envisagent de lâcher dans la nature des moustiques génétiquement modifiés pour remplacer leurs congénères en quelques années inquiètent également. Les risques de bouleversement irréversible des écosystèmes sont réels et difficile à anticiper.

La tentation du passage à l’homme

La suite logique, c’est évidemment l’application de ces techniques à l’homme. Certains envisagent de modifier les gamettes ou les embryons afin de soigner préventivement des pathologies graves comme la maladie de Huntington ou la dystrophie musculaire.

C’est un but louable mais cette même technique pourrait être détournée pour créer des nourrissons sur mesure. Pourra-t-on d’ici quelques années choisir la couleur des yeux de son enfant, lui donner des qualités de coureur de fond ou définir sa taille adulte ? L’eugénisme n’est pas loin. D’autant plus que les modifications apportées sur les embryons sont héréditaires.

Un avocat de Standford, Hank Greely, rappelle qu’il est déjà possible dans le cas d’une fécondation in vitro de fertiliser plusieurs ovules et de tester avant l’implantation chez la mère si ils sont porteurs d’une malformation génétique.

D’autres rétorquent que certains cas seraient médicalement défendables. Par exemple des couples souffrant de multiples maladies génétiques qui n’ont quasiment aucune chance de fertiliser un embryon exempt de défaut. Ou encore les hommes incapables de produire des gamètes. Il n’est pas exclu que l’on puisse fabriquer des spermatozoïdes artificiels à partir du code génétique présent dans leurs cellules.

On sait également qu’il existe des variations rares de certains gènes qui confèrent des capacités presque-surnaturelles à leur porteur : des os incroyablement solides, une quasi-immunité à certaines maladies. Il devient aujourd’hui possible de modifier les gènes d’embryons pour qu’ils expriment ces particularités.

En Décembre 2015, plus de 500 scientifiques, juristes et spécialistes de l’éthique en provenance de 20 pays se sont réunis à Washington pour discuter des limites potentielles à imposer à la recherche sur les embryons humains.

L’Europe, le Canada, le Brésil ou l’Australie ont pénalement interdit d’apporter des modifications génétiques à des embryons sauf pour des projets de recherche approuvés au cas par cas. La régulation est plus permissive aux Etats-Unis, en Chine, en Inde et au Japon.

Des voix, dont celle de Jennifer Doudna, inventeuse de la technique, appellent à un moratoire sur les projets envisageant de réaliser des modifications héréditaires sur des embryons humains.

Certains se posent moins de question. Dès 2013, une équipe chinoise a utilisé CRISPR pour modifier des embryons humains non viables. Leurs résultats ont démontré que la technique n’était certes pas du tout prête mais surtout viable.

Conclusion

Le développement tout azimut de CRISPR-CAS9 ne doit pas faire oublier que la technologie ne date que de 2012 et qu’elle va très certainement encore évoluer.

Certains cherchent déjà à dépasser CAS9 et étudient d’autres protéines telle que Cpf-1 ou Brec1.

De même, dans les applications que j’ai cité, plusieurs entreprises travaillent encore avec des techniques plus anciennes comme les ZFN ou TALEN. C’est facilement compréhensible ; depuis des années elles mettent au point des traitements dépendant de ces outils. Il est difficile de mettre à la poubelle du jour au lendemain des années de travail sous prétexte que le moyen choisi est désormais dépassé.

Cependant CRISPR-CAS9 est une vrai vague de fond, on parle d’ailleurs de ses inventeurs comme potentielles futurs prix Nobel. Les progrès se font à pas de géant à tel point que le législateur est aujourd’hui complètement dépassé par cette technologie qui a révolutionné la biologie en l’espace de 4 ans.

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1 Comment

  1. Hervé et Chantal

    De nombreux chercheurs financés par l’association Retina France parlent lors des colloques, en présence des adhérents que nous sommes, du CRISPR Cas9 et sont optimistes pour trouver des thérapies à des maladies de la vue, aujourd’hui incurables.
    Il faudra encore des recherches couteuses et donc des donateurs comme nous et des soutiens financiers de grosses entreprises mais c’est un formidable espoirs pour les malvoyants et leurs familles.
    http://www.retina.fr

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